Rechercher
  • Pascal Mélaine

Amnésie traumatique : toutes les explications sur ce trouble



Pour se protéger d'un événement violent, le cerveau peut faire appel à une amnésie dite traumatique. Des victimes peuvent mettre ainsi de longues années avant de retrouver la mémoire sur des faits ignobles qui se sont déroulés très souvent dans leur jeunesse.

Barrière de protection à un fort taux de stress qui peut entraîner la mort, l'amnésie traumatique est une sorte de bouée de sauvetage aux victimes quand le cauchemar est intenable. Le cerveau “disjoncte” et la mémoire peut revenir bien des années après les actes endurés.

D'après une enquête Ipsos 2, commandée par l’association Mémoire Traumatique et Victimologie datant de 2019, "39% des victimes ont connu des périodes d’amnésie qui pour un tiers d’entre elles ont duré plus de 20 ans. L’amnésie est bien plus fréquente quand les victimes ont subi un viol (47%), quand elles avaient moins de 10 ans au moment des premières violences (jusqu’à 61%), si les violences étaient incestueuses (52%)."

Des personnalités comme Sarah Abitbol, Andréa Bescond, Nadège Beausson, Marie Rabatel, Mie Kohiyama et Muriel Salmona se sont engagées sur deux points très importants : l’imprescriptibilité des crimes sexuels et à une levée de prescription en cas d’amnésie traumatique et de crimes en série.

Grâce à leur combat, elles ont obtenu, en 2018, un allongement de la durée de prescription à 30 ans après la majorité. L'amnésie traumatique est très fréquente chez les enfants victimes de violences sexuelles.

Qu’est-ce que l’amnésie traumatique ?


"L’amnésie traumatique appartient aux troubles psychotraumatiques qui suivent un évènement traumatique majeur. Et qui entraîne une perte des souvenirs. La personne n'a plus conscience des faits qui se sont produits. Cette amnésie peut être totale comme partielle. Elle est dissociative car elle est liée à des mécanismes de sauvegarde. Le cerveau met en place au moment des violences une déconnexion. De ce fait, la victime n'a plus accès à ses émotions ni aux souvenirs de l'acte vécu.", nous explique Muriel Salmona, psychiatre et présidente de l’association Mémoire Traumatique et Victimologie, créée en 2009.

Ce mécanisme est présent lors de violences sexuelles, mais aussi en temps de guerre. D'autant plus quand les abus ont eu lieu pendant l'enfance. "Plus les victimes sont jeunes, plus les violences se sont produites dans la durée, plus elles ont été répétées et si elles proviennent du cadre familial, l'amnésie est importante.", déclare la psychiatre. "On peut dans des chiffres qui vont de 40% en moyenne à 60% de risque d'amnésie traumatique quand tous les facteurs sont associés", ajoute-t-elle.

Dans un combat de survie face à des violences répétées, de surcroît quand le bourreau est un proche, une anesthésie émotionnelle se joue. Il y a ainsi un vide créé, une absence même.

"On est spectateur de la situation. L'amnésie traumatique permet de survivre car le stress provoque des dégâts très importants au niveau du coeur et du cerveau. Nous pouvons mourir de stress si nous vivons des choses atroces.", témoigne le Dr Muriel Salmona.

Pour la spécialiste de la question, "tout devient gris" et l'amnésie dure le temps que les personnes sont au contact de l'agresseur. Au fil des années, des éléments émergent peu à peu, mais il y a "un évitement d'y penser". Ce qu'il faut noter, c'est le malaise qui se fait ressentir car la dissociation permet de survivre mais le traumatisme est bel et bien là. "Imaginez une fracture ouverte, avec l'amnesthésie vous ne sentez plus la douleur mais ce pas pour autant que vous ne l'avez pas. Les victimes vont se sentir mal car elles ressentent ce vide ambiant. C'est une mort psychique intérieure. Elles se voient comme des automates.", confie la psychiatre.

Comment remarquer les signes d'une amnésie traumatique ? La personne n'est pas vraiment présente dans une conversation. Elle n'a pas les émotions qu'il faut au moment donné et peut sourire dans des circonstances atroces. Son seuil de tolérance à la douleur sera amplifié. "Nous avons pris en charge des enfants qui avaient assisté au meurtre de leur mère, ils étaient déconnectés, ils jouaient et souriaient", raconte le Dr Muriel Salmona.

Ce mécanisme explique que les bourreaux, dans les violences conjugales, par exemple, peuvent continuer sans vergogne leurs assauts pendant de longues périodes. Donc il faut prendre garde avant de dire : 'à sa place, je serais parti(e)'. Dans une situation extrême, nous sommes privé(e)s de nos capacités par le traumatisme". Les enfants sont, quant à eux, piégés, prisonniers des vices. Le cerveau d'un enfant est extrêmement sensible aux traumas. S'il n'y avait pas ce processus d'amnésie, l'enfant pourrait mourir de stress (arrêt cardiaque, des accidents vasculaires cérébraux ou des épilepsies). "Un enfant violé chaque jour ne peut survivre sans ce mécanisme-là", nous réaffirme la présidente de l'association.

Dans l'histoire, il y a déjà des cas avérés d'amnésie traumatique. Les détenus des camps de concentration survivaient avec état de dissociation extrême, ils étaient comme des zombies.

Comment sortir de l'amnésie traumatique ?


Selon Muriel Salmona, "le plus souvent les personnes récupèrent leurs souvenirs quand ils sont enfin en possibilité de pouvoir en sortir". Le processus ne vient pas de la personne mais du cerveau. Au moment où il y a une atmosphère sécurisante, le système de mémoire se reconnecte et les personnes revivent les événements. Mais pour le docteur en psychologie, le choc est moins brutal de le revivre plus tard qu'au moment présent.

"J'ai une patiente qui a vécu un massacre en République Démocratique du Congo, et qui a oublié ce traumatisme pendant 20 ans. L'ensemble des faits est revenu brutalement.", témoigne le Dr Muriel Salmona

Cette dernière affirme que si un(e) patient(e) est protégé(e) et soigné(e) tôt, l'amnésie traumatique disparaîtra plus facilement. Pour les enfants, c'est au moment où ils sont placés dans des familles d'accueil qu'ils peuvent se sentir en sécurité et parler des violences qu'ils ont vécues.

"À partir du moment où les victimes ressentent la douleur du traumatisme vécue, elles sont dans un processus de guérison."

Protéger les victimes dès le début.


Un grand problème se pose pour la psychiatre. "Nous avons énormément d'amnésie traumatique parce que nous ne protégeons pas les enfants. L'immense majorité des enfants, plus de 81% des victimes de violences sexuelles, n'ont pas été protégées, ni reconnues, ni même obtenues justice. Elles doivent donc survivre seules. Si un enfant est protégé dès le début et si nous le soignons immédiatement, il n'aura pas ces amnésies traumatiques."

Point de vue médical, Muriel Salmona insiste sur "une formation des médecins pour diagnostiquer les situations de dissociation. Il ne faut pas attendre que les victimes mettent des années à s'en sortir. Le processus peut s'accélérer via une meilleure compréhension de leur état, en les mettant dans une sécurité physique et psychologique. La confiance permet à leur système de sauvegarde de se soulever."

"Les violences sexuelles sont un problème majeur de santé publique, les médecins et les autres soignants doivent systématiquement dépister les violences et les psychotraumatismes, ils doivent savoir rechercher et diagnostiquer un état de stress post-traumatique, des troubles dissociatifs, une mémoire traumatique.", peut-on lire dans un article du Dr Muriel Salmona. Il faudrait donc un dépistage universel des violences, surtout sexuelles.

Autre problème qui découle de cette anesthésie, une victime est plus à risque à de nouvelles violences. "Les prédateurs en profitent car c'est facile. L'amnésie traumatique n'est donc jamais finie, c'est un cercle infernal. Elles sont toujours agressées, encore et encore.", déclare Muriel Salmona.

Source : Au fémin.com





​© 2016 - Pascal Mélaine -